Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes


vendredi, 24 septembre 2021

 
 

 

Les postier·es canadien·nes nous montrent à quoi ressemble le syndicalisme de lutte de classe

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A propos du CUPW, syndicat membre du Réseau syndical international de solidarité et de luttes

Qu’il s’agisse de la lutte contre les concessions sur les conventions collectives ou de la revendication de biens communs comme les services bancaires postaux et le haut débit internet public, le syndicalisme combatif des postier·es canadiens devrait être une source d’inspiration pour les travailleurs de USPS [la Poste américaine].

Les postier·es de la base poursuivent une fière histoire de lutte de classe au sein du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes.

En 2020, le service postal des États-Unis (USPS) a subi le feu nourri des partisans de la privatisation, ce qui a déclenché un combat qui n’est pas encore terminé. Mais les batailles contentieuses sur l’avenir du service postal ne se limitent pas aux États-Unis. Au Canada, les postier·es de la base poursuivent une fière histoire, à la fois lointaine et récente, de lutte de classe au sein du Canadian Union of Postal Workers (Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, CUPW).

L’agitation au sein de la base du CUPW s’est cristallisée autour d’une campagne visant à rejeter la prolongation de la convention de deux ans avec la Poste canadienne. L’offre comprenait une augmentation salariale de 2 % par année. Le vote en ligne sur la convention a commencé le 3 août et se terminera le 3 septembre.

Bien que le bureau exécutif national (NEB) du CUPW encourage les membres à voter oui, les sections locales de St. John’s, Halifax, Moncton, Toronto, Edmonton et Winnipeg considèrent cet accord comme un pas en arrière et ont recommandé de ne pas voter pour. Ces sections locales soulignent qu’aucune des principales préoccupations du syndicat concernant la disparité salariale, les systèmes de rémunération à deux niveaux et les règles de travail n’est abordée dans cet accord.
Une déclaration de la section locale de Halifax souligne qu’une augmentation salariale de 2 % ne fait qu’entériner la baisse des salaires réels des postier·es :

« Bien qu’elle puisse paraître acceptable, il convient de la replacer dans son contexte. Nos augmentations salariales passées n’ont pas suivi le rythme de l’inflation, ce qui a entraîné une perte de pouvoir d’achat. Il suffit de regarder l’augmentation des coûts du carburant, de la nourriture et du bois pour voir comment le pouvoir d’achat de tous les postier·es continue de diminuer. »

La section locale 730 du CUPW à Edmonton ajoute : « Nous ne devrions accepter aucune proposition salariale qui ne vise pas également à éliminer le système à deux vitesses. » La section locale fait valoir que la proposition ne fait rien pour faire avancer les objectifs plus ambitieux du syndicat à l’échelle de la communauté, comme les services postaux :

« Nos membres ont voté pour une banque postale publique dont le personnel est composé de membres du CUPW, et non pour subventionner les grandes banques qui utilisent notre infrastructure à leur profit après avoir abandonné les communautés rurales. Ce développement rendra plus difficile, et non plus facile, l’établissement d’une banque postale. »

Outre ces lacunes, de nombreux membres du syndicat s’indignent de ce qu’ils considèrent comme une violation des processus démocratiques du syndicat. Selon eux, les pressions en faveur de la prolongation de la convention ont été exercées de manière forte et sans suivre les procédures normales de négociation collective.
Un représentant du CUPW de la région Atlantic a exprimé sa frustration lorsqu’il a écrit : « Le NEB [bureau national du syndicat] a accepté ces ententes de principe avant que les conférences régionales sur les revendications exprimées par les membres se soient terminées et avant qu’un programme national de ces revendications puisse être compilé et présenté aux membres, puis à l’employeur. »

Quelle que soit l’issue du vote, il est clair qu’une partie importante des membres n’a pas adhéré à cet accord. La base de la campagne « Votez non » [à la convention] pourrait être mise à profit pour des luttes plus ambitieuses visant à sauver le service postal canadien dans les années à venir. Si c’est le cas, cela ne ferait que s’appuyer sur une riche histoire de lutte au sein du syndicat.

Une histoire de lutte
Le CUPW a une tradition fière et militante et a la réputation de lier ses combats à des questions sociales plus larges. En 1974, il a obtenu l’égalité salariale pour les opérateur·trices de machines à codes postaux, en majorité des femmes, par un boycott et une grève nationale. Il est devenu le premier syndicat fédéral à obtenir un congé de maternité payé en 1981, grâce à une grève de quarante-deux jours.
Ces dernières années, le syndicat a concentré son énergie sur la lutte contre les projets de privatisation et pour l’élargissement du rôle social du service postal. Il a démontré une capacité rafraîchissante à être proactif et visionnaire dans la défense d’un service public vital.

En 2010, alors que les problèmes financiers de la Poste s’aggravaient et que les rumeurs de privatisation s’intensifiaient, le CUPW a publié un document intitulé « L’avenir de la Poste au Canada ». Dans ce document, le syndicat critique le recours à l’automatisation et à la réduction des effectifs comme moyen d’accroître la viabilité financière. Le CUPW propose plutôt ses propres idées sur la façon dont le service postal peut augmenter ses revenus tout en offrant des services publics nécessaires, comme les services bancaires postaux et l’Internet public.

En 2010, les postier·es canadien·nes ont lancé des grèves d’une journée pour s’opposer à des mesures d’accélération dangereuses qui ont entraîné une augmentation des accidents de travail. La campagne « Sauvons la Poste canadienne » du CUPW en 2015 a obtenu un large soutien du public pour des mesures d’amélioration du service comme le rétablissement de la livraison du courrier à domicile.

En 2018, le syndicat a de nouveau utilisé la tactique de grèves tournantes d’une journée comme moyen de pression lors des négociations contractuelles. Sous la direction du Premier ministre Justin Trudeau, le Parlement canadien a forcé les postier·es à reprendre le travail avec la Loi sur la reprise et le maintien des services postaux, qui a imposé des amendes au syndicat et aux travailleurs individuels qui refusaient de retourner au travail.

Donner du pouvoir à la communauté
Le CUPW a réussi à saisir l’initiative en liant ses préoccupations contractuelles internes à une vision plus large et plus vaste de ce que pourrait être le service postal. Les propositions de transformation du syndicat ont été présentées au public en 2016 sous le mot d’ordre « Delivering Community Power » (Donnez du pouvoir à la communauté, DCP). Le plan est ambitieux et cherche à aborder un large éventail de questions telles que l’inclusion financière, les soins aux personnes âgées et le changement climatique.

Le CUPW a longtemps défendu la banque postale, qui a existé au Canada jusqu’en 1968. Le plan du PDC expose clairement les enjeux de la proposition :
Aujourd’hui, plus de 1 200 communautés rurales disposent d’un bureau de poste, mais pas de banque ni de coopérative de crédit. Et seules 54 des 615 communautés indigènes sont desservies par des succursales bancaires locales. 2 millions de Canadiens dépendent payday lenders [prêteurs à taux usuriers] qui sont des prédateurs, pour avoir accès des services financiers de base.

Avec plus de six mille comptoirs postaux, « la Poste pourrait devenir du jour au lendemain la banque la plus accessible du pays ». En plus d’apporter plus de justice financière, « les revenus générés par les services bancaires postaux pourraient aider à financer de nouveaux services. » Le plan envisage également un rôle pour les services bancaires postaux dans la lutte contre le changement climatique, en proposant que les banques postales « accordent des prêts, des subventions et des aides gouvernementales pour stimuler les projets d’énergie renouvelable et les améliorations éconergétiques. »

Le plan propose également que le bureau de poste serve de vecteur à un large éventail de services autres que bancaires. Par exemple, il recommande d’adapter les bureaux de poste pour qu’ils puissent fournir l’Internet, « en étendant le service Internet à haut débit plus loin que ce que les grandes entreprises de télécommunications à but lucratif sont prêtes à faire ». Les bureaux de poste pourraient également servir de centres communautaires, offrant des espaces de rencontre aux jeunes, aux personnes âgées et à d’autres organisations locales.

Le CUPW croit également que les postiers, en tant que fonctionnaires qui interagissent quotidiennement avec les gens ordinaires, ont un rôle à jouer dans les soins aux aînés. Le plan suggère que les travailleurs :

« pourraient disposer d’un temps supplémentaire sur leurs trajets pour prendre des nouvelles des personnes âgées ou des personnes à mobilité réduite qui s’inscrivent au service. Il pourrait s’agir d’un simple contrôle de la présence d’un panneau « ok » à la fenêtre ou d’une brève visite sociale. Les postier·es pourraient également devenir un point de contact entre les personnes âgées et les services de santé ou les services sociaux lorsque le besoin s’en fait sentir. »

Le développement durable est au cœur des préoccupations du plan. Comme les effets du changement climatique semblent s’aggraver de jour en jour, toutes les approches seront nécessaires pour passer aux énergies renouvelables. Le CUPW présente un plan pour que les bureaux de poste deviennent des « plaques tournantes de la nouvelle économie verte ».

En plus d’utiliser les services bancaires publics pour promouvoir les énergies renouvelables, le plan propose que les bureaux de poste fournissent des stations de recharge électrique publiques, ce qui augmenterait également la confiance du public dans les véhicules électriques. Comme le souligne le document, « Bien que les prix des véhicules électriques aient chuté de façon spectaculaire au cours des dernières années, un obstacle important à l’adoption généralisée des véhicules électriques est le manque de confiance des consommateurs dans la disponibilité des stations de recharge publiques. »

Le parc de véhicules de la Poste pourrait être entièrement électrique, et les immeubles des bureaux de poste pourraient être rénovés pour en améliorer l’efficacité énergétique. Le syndicat souhaite également que le service postal « apporte la livraison d’aliments de la ferme à la table de tout le pays, contribuant ainsi à soutenir les fermes locales tout en élargissant l’accès aux aliments frais ».

En formulant une vision ambitieuse du rôle du service postal dans le cadre de ce plan et en faisant campagne auprès du public pour cette vision, les postier·es canadien·nes jettent les bases de la vaste coalition qui sera nécessaire pour éviter la privatisation.

L’avenir d’USPS
Aux États-Unis, les postier·es et leurs alliés devraient s’inspirer de la voie tracée au Canada, illustrée à la fois par l’ambitieux plan du CUPW et par l’opposition actuelle de la base à l’offre contractuelle.

Au cours de l’été 2020, à l’approche de l’élection présidentielle, l’USPS [Poste américaine] a bénéficié d’une vague de soutien public alors qu’elle était attaquée par Louis DeJoy, le postmaster général nommé par Donald Trump. Des mobilisations ont permis de repousser le pire de ses plans visant à détruire et finalement à privatiser le service postal.

Cependant, le sort de l’USPS est encore très incertain. M. DeJoy dirige toujours le service postal avec l’appui du conseil d’administration de la poste, un organe bipartisan composé de neuf personnes. Six membres du conseil d’administration ont été nommés par Trump, et trois seulement par Joe Biden.

En mars 2021, DeJoy a publié un plan décennal pour USPS qui réduirait les heures d’ouverture des bureaux de poste, allongerait les délais de livraison et augmenterait les tarifs postaux. S’il était mis en œuvre, ce plan diminuerait considérablement la qualité du service et la confiance du public dans le service postal, fertilisant ainsi le terrain pour la privatisation.

La seule façon de vaincre cette pression est d’offrir notre propre contre-vision du rôle que l’USPS peut jouer au 21e siècle. Nos frères et sœurs du CUPW prouvent que cela est à la fois possible et nécessaire.

Voir en ligne :
CUPW

2 septembre 2021
Paul Prescod
Publié par Jacobin https://jacobinmag.com/

Paul Prescod est professeur d’études sociales au secondaire et membre de la Fédération des enseignants de Philadelphie.

Traduction Patrick Le Tréhondat