Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes


samedi, 19 septembre 2020

 
 

 

Vers une mobilisation transnationale des migrants le 17 octobre

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Nous publions le discours que Rafaela Pimentel, travailleuse domestique migrante et membre du collectif espagnol Territorio Doméstico, nous a envoyé à l’occasion de la première réunion de la Coordination transnationale des migrants, à laquelle ont participé des migrants de Bologne, Paris, Marseille, Madrid, Ljubljana, Istanbul et du Maroc, qui s’est tenue le 11 juillet.

Rafaela raconte comment l’absence de possession de documents a eu un impact encore plus important sur les conditions de vie et de travail des travailleurs domestiques pendant la pandémie. Pour cette raison, une lutte transnationale pour la régularisation des femmes et des migrants est, selon elle, cruciale en ce moment pour donner de la force aux luttes qui sont menées dans chaque territoire européen. Mais pour cela, il est nécessaire de travailler à la construction d’une organisation transnationale de migrants et de migrantes qui soit capable d’identifier des domaines communs de lutte. Le racisme institutionnel ne peut, selon elle, être combattu sans remettre simultanément en cause également le patriarcat, qui continue à reléguer les femmes, encore plus si elles sont migrantes, dans la sphère domestique - c’est-à-dire dans un espace de travail précaire, isolé et souvent non réglementé par contrat -, ce qui rend encore plus difficile pour elles d’échapper au chantage du permis de séjour et à une position sociale subordonnée. Comme le dit Rafaela, les femmes sont au premier plan de la lutte antiraciste et féministe, et cette articulation doit également pouvoir se faire à un niveau transnational.

Celle de Rafaela est une contribution fondamentale au parcours transnational entamé par les femmes et les hommes migrants à la fin de l’enfermement. Leur colère contre les conditions dans lesquelles ils étaient mis au travail dans les "secteurs essentiels", étant continuellement exposés au risque de contagion et devant continuer à travailler pour des salaires de misère, étant entassés dans des dortoirs surpeuplés dans des centres d’accueil ou de détention et voyant les promesses de régularisation systématiquement brisées, les a amenés à descendre dans la rue par milliers le 30 mai et le 20 juin, répondant à un appel partagé par des coordinateurs et des collectifs en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Turquie, au Liban et au Maroc. La réunion du 11 juillet a été la première occasion d’identifier un terrain commun de lutte, de partager des revendications et des outils de lutte qui peuvent renforcer et étendre des luttes locales spécifiques. Le permis de séjour européen inconditionnel a été reconnu comme une revendication fondamentale pour surmonter les divisions imposées par les lois et les frontières nationales et pour pouvoir jouir pleinement de la liberté de circuler et rejeter les mauvaises conditions de travail et les mauvais salaires. Cette première rencontre a permis d’identifier le 17 octobre dernier la date d’une grande mobilisation transnationale pour un permis de séjour européen inconditionnel et illimité, afin de mettre fin au régime européen d’exploitation de la main d’œuvre migrante et pour la liberté des migrants.

Bonjour, je suis Rafaela Pimentel Lara, je suis une femme de ménage et une migrante depuis 28 ans à Madrid et je fais partie du collectif Territorio Doméstico, un groupe qui se bat pour les besoins des travailleurs domestiques, des aidants et aussi des migrants qui réclament des documents pour améliorer leurs conditions de travail et de vie. En tant que travailleuses domestiques et soignantes, femmes migrantes, mais aussi femmes locales, nous luttons ensemble pour que le travail de soins soit réorganisé et que les femmes ne soient pas les seules à devoir le prendre en charge. Avec le collectif Territorio Domestico, nous avons commencé en 2006 à parler de notre travail, à lui donner de la visibilité pour le sortir de la sphère domestique et privée et le politiser. Nous voulons les mêmes droits que tout autre travailleur, nous voulons que ce travail soit socialement reconnu et nous ne voulons pas que les femmes soient les seules à le faire. Nous nous rencontrons dans des assemblées où nous avons tous des connaissances à partager, où nous voulons aussi apprendre les uns des autres et où nous nous considérons vraiment comme une entité collective. Avec le collectif Territorio Domestico, nous avons également formé avec d’autres camarades et collègues un espace appelé "parcours de soins" afin que les personnes vulnérables ou en difficulté puissent entrer sur le marché du travail dans de meilleures conditions, moins précaires et plus dignes, qu’elles aient des papiers ou non.

Le fait d’être un migrant ou de ne pas avoir de papiers affecte fortement notre travail, le rend précaire, détermine les conditions de travail car sans papiers, vous n’avez aucun droit. Sans papiers, vous n’avez aucun pouvoir. La vie des migrants sans papiers vaut de moins en moins parce que nous n’avons pas de droits et que nous sommes invisibles, nous ne sommes pas vraiment intégrés à la société parce que les gens ne reconnaissent pas l’importance du travail que nous faisons.

Les difficultés que nous rencontrons dans nos luttes sont différentes, mais ceux d’entre nous qui font un travail précaire et ceux qui n’ont pas de papiers ont un gros problème d’organisation. La précarité et l’absence de papiers entravent notre organisation ; elle est compliquée car nous devons travailler de longues heures jour et nuit, souvent en effectuant des travaux lointains et dans des espaces privés où nous sommes seuls. Une autre difficulté quotidienne est l’absence de droits au travail. Mais nous croyons aussi qu’en socialisant ces difficultés et en partageant notre combat, nous pouvons être plus forts.

Afin de rassembler davantage de groupes en Europe et au-delà, nous pensons que nous devons continuer à insister sur l’organisation : l’union fait notre force. Nous devons réfléchir ensemble à des stratégies pour nous faire reconnaître en tant que migrants et pour faire reconnaître notre travail. Le point commun de nos luttes et le point de départ de notre chemin commun est la demande de régularisation. La lutte collective est essentielle : nous voulons tous qu’une fois arrivés en Europe, les migrants aient les mêmes droits que les habitants, mais c’est pourquoi nous devons forger des alliances et nous organiser pour construire une société où il n’y a plus d’inégalités et où il n’est plus nécessaire de se battre pour que les migrants obtiennent une reconnaissance sociale. Les documents affectent les conditions de travail et nous obligent à faire toutes sortes de travaux en Europe et dans le monde pour survivre. C’est pourquoi nous devons demander une régularisation. Je pense que c’est le point clé du terrain d’entente que nous avons maintenant, car c’est quelque chose qui se passe partout dans le monde. Cela nous semble être une excellente occasion de coordonner et de mettre en commun la question de la régularisation : nous nous sommes organisés pendant de nombreuses années dans diverses luttes pour les documents, mais il est temps pour nous de nous unir. Nous devons dire que nos vies comptent. Nous pensons que c’est un grand moment et que pour gagner ce combat, nous devons nous coordonner depuis différents pays, où, en tant que femmes et hommes migrants, nous vivons les mêmes conditions : nous faisons les mêmes types de travail presque partout, des emplois précaires dans des conditions vulnérables et invisibles. En ce moment, il est très important que nous nous unissions et mettions la vie des migrants au centre. Les papiers sont nécessaires pour avoir une vie meilleure et nos vies sont aussi bonnes que celles des autres, que nous soyons migrants, noirs, femmes ou pauvres. Pour gagner ce combat au niveau européen, nous devons être solidaires.

Il est important d’articuler les luttes des migrants avec la condition et le combat des femmes, car c’est seulement de cette manière que nous ne laisserons personne derrière nous. En tant que féministes, nous pensons que nous devons nous battre pour mettre nos vies au centre, pour construire une société sans inégalités, où les femmes ne se voient pas dire où est leur place, mais sont au premier plan du combat. Nous avons besoin d’une lutte féministe pour construire une société qui ne soit plus capitaliste, patriarcale et raciste.

Je vous remercie tous et j’espère que vous pourrez avoir une réunion qui nous mènera à un plan commun, car c’est un moment crucial pour créer des stratégies de lutte qui nous unissent. En tant que femmes, nous sommes à l’avant-garde de la plupart de ces luttes, comme celles pour le droit au logement, à la santé et à un travail décent. On nous dit que notre travail est essentiel, mais en réalité nous n’avons aucun droit. C’est le moment idéal pour élaborer une stratégie et franchir les frontières qui nous divisent. Même si nous sommes dans des pays différents, nous vivons dans des sociétés capitalistes, patriarcales et racistes avec les mêmes conditions pour les femmes, les pauvres et les personnes vivant dans des conditions précaires et invisibles : il est temps de lutter ensemble !

Voir en ligne :
Coordinamento Migranti